Le vendredi

Soirée électorale - propos sur la fierté

Hier, le Québec a élu un gouvernement du Parti Québécois — minoritaire avec 59 sièges, un pourcentage de vote d'à peine 28%. Les idées du pays vont revenir à la mode, sans compter toute la phraséologie nationaliste de fierté collective, comme si nous devions être plus fiers d'être Québécois que Bosniaque. Le discours de la fierté, moi, je ne l'ai jamais supporté, mais il est de bon ton de clamer que nous sommes fiers de ce que nous sommes, même si cela n'est dû qu'au hasard de la géographie, de la génétique ou des circonstances. Je ne nie pas qu'on puisse être fier d'un accomplissement, d'une action, mais certainement pas d'un état ontologique.

Hier, après la soirée électorale, je n'étais fier de rien, même si j'ai ressenti une certaine admiration pour les chefs du Parti Québécois et de Québec Solidaire. L'un comme l'autre ont porté leur parti à bout de bras de manière impressionnante. Ruba Ghazal a redoré l'image de son parti, plus que quiconque dans ses rangs. Est-ce que je pourrais en dire autant des autres partis ? Non, parce que je ne me sens d'aucune affinité avec les libéraux et les conservateurs, trop proches du milieu des affaires, un milieu rétrograde, peu innovant, et qui ne devrait jamais se mêler de politique. Au moment où le monde s'écroule, ils n'ont que le mot croissance à la bouche. Quand les affaires mènent l'État, ça donne des choix discutables : Dorval au lieu de Mirabel, des universités qui se transforment en entreprises privées, des fusions d'institutions, etc.

Lundi soir, après la soirée électorale, alors que je décompressais tranquillement sur mon fauteuil, dans le silence de la nuit, P*** n'a pas manqué de m'envoyer un message pour me demander si ma candidate marginale avait obtenu plus de deux ou trois votes. Il s'agissait d'un reproche, bien entendu, car au moment du vote par anticipation, je n'étais pas encore tombé sous le charme de Ruba. J'ai donc "annulé" mon vote, en quelque sorte, en le donnant à une formation marginale. Je l'ai regretté par la suite, mais enfin… Pour me justifier, je dois avouer qu'il y a des positions de QS que je ne peux appuyer, dont je me méfie à tout le moins, comme un recul possible sur la laïcité de l'État, un manque de discernement sur l'islamisme radical, et une pureté morale qui m'incommode. Des vétilles, je le sais bien, mais cela me chicote, me taraude, me tarabuste. Au milieu de la campagne, j'ai tout de même encouragé mon entourage à voter pour cette formation politique, notamment parce qu'elle risque de former un contre-pouvoir efficace face au gouvernement minoritaire du Parti Québécois. Tout comme le NPD a réussi à faire pression sur le gouvernement Trudeau pour obtenir l'assurance dentaire pour tous les Canadiens — ce dont je les remercierai jamais assez — Québec Solidaire pourra peut-être obtenir des gains sociaux.

Après un bref moment de réflexion, j'ai écrit à P*** qu'il ne fallait pas trop investir émotionnellement dans la politique, car la démocratie parlementaire, qui fonctionne de pair avec l'économie de marché, a des sérieuses limites, de sorte que les changements sont assez mineurs dans l'ensemble. Il m'a répondu : « Mais c'est pas mal tout ce qu'on a pour l'instant, même s'il faut mettre nos efforts ailleurs. Quand je dis nos, je parle des autres, car nous, on a fait quoi au juste ? » Je n'ai pas bien compris ce qu'il voulait dire par là ? Il était tard, et il était temps pour moi d'aller me coucher, mon cycle de sommeil étant complètement différent de celui de mon ami — qui vit plutôt de nuit. Mais ses paroles sont demeurées ancrées en moi, au point que j'ai mis du temps à trouver le sommeil. Nous sommes des personnes âgées, maintenant. Ce que nous aurions pu faire, il aurait fallu le faire avant. Et qu'aurions-nous pu faire de toute façon ? Nous n'avons jamais été des hommes d'action, mon ami et moi. Aurions-nous pu fonder un parti politique, un mouvement citoyen ? D'autres l'ont fait avant nous, certains avec des résultats notables, car la société change, s'améliore, tout en reculant aussi. Rien n'est linéaire en ce monde. Un saut en avant s'avère souvent suivi par deux pas en arrière… car tout fonctionne par cycles, tout comme le capitalisme qui régit notre monde. Je pense que nous ne devons pas culpabiliser, ai-je commencé à lui répondre. Notre présence au monde a été positive, même si elle n'a eu que peu d'impact. P*** a élevé ses filles, il a occupé un emploi, il a payé ses impôts. De mon côté, j'ai donné plus de six ans de ma vie à la coopération internationale, acceptant d'être sous-payé pour partager la vie des citoyens de pays moins favorisés que le mien. Et j'ai aussi payé mes impôts. On n'a qu'à penser à ces personnes, qui font l'admiration de tous, qui les paient ailleurs. Ces personnes qui excellent dans les sports ou dans la chanson, qui se font citoyens monégasques ou américains. Ils sont aussi très fiers d'être Québécois, tout en refusant de payer leur dû… Mais on préfère ne pas aborder le sujet, car les peuples ont tous besoin de héros, de personnes dont ils sont fiers, le Québec plus que quiconque. Et aborder ce sujet suscite toujours un certain malaise. Ça casse l'ambiance, quoi.

Moi, je suis fier de P***, de ses réalisations, de ce qu'il est devenu en tant que vieil homme, un homme ouvert, curieux, audacieux même dans son intellectualité. Je suis beaucoup plus fier de lui que du Québec qui ne ressemble plus, de toute façon, au pays de mon enfance dans lequel les gens n'affichaient pas cette arrogance, les poches pleines de pognon, gonflés de leur réussite, comme ils le font aujourd'hui. Ce pays n'est plus le mien. Mon pays est celui de l'enfance, celui que je porte en moi, et personne ne peut le saccager.


Daniel Ducharme : 2026-10-09 — Réagir ou commenter

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