Le vendredi

La dame russe

En vieillissant, j’ai du mal à me concentrer, de sorte que je deviens moins fonctionnel, moins efficace, et ma productivité en souffre. Chaque fois que je m’adonne à une activité, je me laisse toujours distraire par une futilité. Par exemple, au milieu d’un texte en écriture, je consulte mes messages ou jette un œil sur Facebook. N’en accusez pas seulement les technologies car, parfois, au milieu de l’accomplissement d’une tâche, je me lève pour aller laver la vaisselle. Quant à mes interactions avec mes semblables, ma « pathologie » se manifeste par le fait que j’éprouve de plus en plus de difficulté à écouter une personne trop longtemps, vous savez, quand une personne vous raconte une anecdote qui n’en finit pas (mais là encore, il s’agit d’une impression parce que cette personne, j’en suis convaincu, rapporte un événement comme elle l’a toujours fait avant, je veux dire avant que je trouve ça « trop long »). Bref, pour tout dire, ma concentration n’est plus ce qu’elle était. Il s’agit sans doute d’un déficit d’attention, même si aucun diagnostic n’a été posé. Un TDAH qui s’aggrave avec les années. De toute façon, à mon âge, que puis-je y faire ? Je ne vais tout de même pas commencer à prendre les médicaments que prennent les enfants turbulents à l’âge scolaire !

En ce moment même, alors que je chemine dans le bus pour aller au bureau, je suis plongé dans la lecture d’un roman d’Asimov que je souhaite terminer avant d’arriver à la station de métro. Mais voilà que je me laisse distraire par la présence d’une femme dans la quarantaine, assise sur la banquette latérale en face de moi, légèrement en biais. Elle prend le bus au même arrêt que moi, d’ailleurs. Elle parle souvent au téléphone, arborant toujours un air préoccupé, se mettant même en colère, parfois. C’est du moins ce que j’en déduis parce qu’elle parle russe. Et ça aussi, c’est une déduction. Après tout, elle pourrait aussi bien parler ukrainien ou polonais que je n’en discernerais pas nécessairement la différence. Toutefois, au fond de moi, je sais qu’elle est Russe.

Elle est jolie comme une poupée russe, justement. Des cheveux blonds, des yeux bleus, des lèvres charnues, un corps potelé, légèrement grassouillet. Avec sa peau satinée, blanche comme du lait frais, elle a un beau visage. Pour tout dire, elle est d’une beauté magnifique, même si elle ne répond pas au canon de la beauté actuelle. Elle est belle au sens naturel, pas plastique comme les mannequins ou certaines vedettes de cinéma. Mais quel caractère ! Juste à l’entendre parler au téléphone, je me dis qu’elle ne doit pas être facile à vivre. Mais je m’en fous totalement parce que cette femme, même contrariée, même en colère, est si jolie ! C’est le genre de femme pour laquelle on donnerait sa chemise. Le genre de femme qui, après avoir engueulé son homme pendant des heures, lui prodigue amour et tendresse. Ce genre de femme qui, quand elle vous a choisi comme compagnon, ne vous laissera jamais tomber, j’en ai la conviction profonde. Certes, ça ne doit pas être de tout repos que de vivre avec une telle femme… mais, enfin, on doit être bien récompensé par la suite.

En observant cette femme au joli visage, je me dis que je suis sans doute victime d’une certaine vision de la femme russe, une vision héritée de la lecture des nombreux romans russes lus dans ma jeunesse. On pourrait m’accuser de flagrant délit de stéréotype. Ça porte un nom, ce genre de délit ? Peu importe, cette femme légèrement potelée correspond à l’image que je me fais de la femme russe. Une femme forte, altière, qui ne se laisse pas facilement marcher sur les pieds.

Dans ma jeunesse, avant que je commence à m’intéresser à la littérature avec un grand L, je lisais les livres que ma mère ramenait à la maison. Parmi ces bouquins, on trouvait les romans historiques d’un auteur aujourd’hui oublié : Henri Troyat (1911-2007). Cet auteur écrivait des sagas familiales dont plusieurs se déroulaient en Russie, avant la Révolution de 1917. Né à Moscou, cet écrivain a fui le pays en feu avec ses parents. Bien qu’il n’eût que six ans au moment de son arrivée en France, il n’a cessé d’écrire des romans sur son pays d’origine, comme Tant que la terre durera (1947), La lumière des justes (1959), Les Héritiers de l’avenir (1968), Le Moscovite (1974) et bien d’autres. Ainsi, c’est l’image de la femme russe véhiculée par cet auteur méconnu, et non les grands romans de Dostoïevski que j’ai lus par la suite au début de l’âge adulte, qui a imprégné mon esprit et ce, de manière durable, puisque cette jeune femme russe l’a fait ressurgir alors que je suis devenu un vieil homme.

Je vois souvent cette femme russe dans le bus le matin. Et malgré son humeur massacrante qui semble un trait de sa personnalité, elle est toujours aussi jolie.

Mais quelle femme, bon sang !


Cette nouvelle est tirée de mon deuxième recueil de nouvelles et récits — Le bus a raté la dame — que je viens de rééditer en tant qu'auteur indépendant. Vous pouvez vous le procurer via un des trois canaux suivants :


Daniel Ducharme : 2026-09-11

#fiction #tranchedevie #viedequartier