Le vendredi

Conversation avec un ami au retour du cinéma

Je suis allé voir La bataille De Gaulle d'Antonin Baudry. Avec mon vieil ami, j'ai vu ce film illustrant le courage et la détermination de ces hommes et ces femmes qui n'ont pas hésité à risquer leur vie au nom d'une "certaine idée de la France". Une France moins glorieuse, moins impériale, mais toujours aussi attractive aux yeux du monde. Mon ami se montrait plutôt cynique avant d'aller voir le film; il l'était moins en sortant. A-t-il été gagné par le discours du Général De Gaulle? Probablement… mais sans doute beaucoup moins que moi. Mon ami est de gauche ; moi, je n'arrive plus à me définir, mais je me sens plus proche de cette gauche communiste de type soviétique. Un genre de Staline en beaucoup plus doux, quoi… Ce qui nous distingue, P*** — puisqu'il faut bien l'appeler par son nom — et moi, c'est que lui prétend que le fascisme est une menace, alors que moi je pense que ce monde manque d'autorité. Vous voyez ? Ce qui nous unit, lui et moi, c'est justement le fait que nous sommes amis depuis près de cinquante ans, pas nos idées politiques…

La bataille de Gaulle n'est qu'un film, je sais bien. Mais il nous rappelle à quel point les hommes et les femmes de conviction se font rare de nos jours. Au Québec, pourtant, ce genre d'hommes et de femmes ne manquaient pas. Qu'on soit d'accord ou pas avec leurs idées, je citerais Pierre Bourgeault, Michel Chartrand, Laure Gaudreault et bien d'autres. Et je passe sous silence tous les sans-voix, comme ces frères et sœurs enseignants qui ont consacré leur vie à l'éducation des jeunes sans rien demander en retour, ne comptant pas leur temps ni leur argent, même s'il n'en avait pas beaucoup, de l'argent.

Après avoir vu ce film en tous points remarquable, nous sommes allés chez lui. Assis dans sa cuisine, nous avons mangé une pizza en devisant sur le triste état du monde. Du film, la seule chose que nous avons retenue, c'est qu'il existait des hommes de conviction en ce temps-là, des hommes prêts à se sacrifier pour une cause plus grande qu'eux-mêmes. De Gaulle en est un bon exemple ; le général Leclerc aussi. Ces hommes, qui pourraient avoir été motivés par une certaine gloire, n'étaient pas contaminés par l'appât du gain, comme c'est toujours le cas aujourd'hui. Personnellement, je m'étonne d'avoir été si "perturbé" par ce film. Pourtant, je n'ai jamais voué un culte aux militaires. Au contraire même, ces gens-là ne m'ont jamais attiré, surtout au Canada. Mais il s'agissait de défendre un pays pluriséculaire. Et la bravoure de ces hommes — comme le général Leclerc, notamment — m'a impressionné, je l'avoue. La bravoure et la droiture. J'ai peut-être la nostalgie de ce temps révolu.

Pendant la soirée, P*** m'a dit que sa vie manquait d'intensité. Je ressens la même chose que lui. Mais peut-on vivre une vie riche en émotion à soixante-dix ans ? L'intensité n'est possible que dans les joies intellectuelles que nous procurent la lecture et la créativité. Je ne vois pas autre chose. Et puis, après avoir vu un film de guerre, n'est-il pas normal de se dire que nos vies s'avèrent plutôt ternes ? Surtout que nous sommes en pleine campagne électorale, une campagne qui ne soulève aucun enthousiasme pour chacun de nous. Sommes-nous devenus tellement blasés que nous estimons que ce cirque électoral ne sert à rien, convaincus qu'aucun des cinq partis politiques en lice ne pourra changer quoi que ce soit aux problèmes environnementaux et géopolitiques du monde ?

De la politique nous sommes passés à la finitude, un sujet normal pour des gens vieillissants, même si la plupart de nos semblables évitent d'évoquer la Grande Faucheuse dans leur conversation, allant parfois jusqu'à nier l'espérance de vie. Pas nous. Nous avons parlé de la mort, donc, P*** et moi, tout en mangeant notre pizza et nos frites — un plat qui procure une joie quasi céleste en ces jours sombres. Je lui ai demandé s'il avait peur de la mort. Il m'a répondu que non. Moi non plus, d'ailleurs, du moins tant que la vie ne se termine pas dans des souffrances insoutenables. Personnellement, j'aimerais ne pas me sentir "soulagé" de quitter ce monde. Tous deux nous avons convenu que la mort correspond au Grand Néant et que mourir signifie simplement de ne plus être. Nous sommes, nous ne sommes plus, voilà. Mais c'est justement ce néant, le fait de ne plus être, qui embête mon vieil ami. Le pire réside dans le fait que ne plus être n'est pas intellectuellement concevable, même pour des gens comme lui et moi, qui avons l'habitude de lire pas mal de bouquins de philosophie (lui, beaucoup plus que moi, je l'avoue). Ainsi, c'est la conception du non-être qui nous fatigue le plus, même si d'aucuns pourraient prétendre qu'il s'agit là d'un problème d'une simplicité enfantine : tu es, tu n'es plus, c'est tout — il n'y a pas à chercher plus loin. Laissons cette simplicité aux imbéciles heureux… P*** et moi, on aime bien compliquer un peu les choses, sinon où est le plaisir ?

Rassurez-vous, mon ami et moi, nous aimons la vie, même à soixante-dix ans, même avec nos corps qui se dégradent petit à petit, même si la rage de vivre n'est plus ce qu'elle était — si toutefois elle l'a déjà été !

Voilà ce que nous avons discuté, P*** et moi, après avoir vu un film, attablé tous deux devant une pizza et un verre de vin. Une simple conversation entre amis, au retour du cinéma, un soir de semaine.


Daniel Ducharme : 2026-09-25

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