Condition
Même si le philosophe Jean Hadot estime que, depuis Marc Aurèle, il existe une forme de méditation par l'écriture, je me demande tout de même ce qui en résulte, des jours comme aujourd'hui, où la langueur de l'été annihile mon élan de créativité. Mais pas complètement, tout de même, parce que je n'ai pu m'empêcher de vérifier le sens du mot annihiler et, ce faisant, je suis tombé sur le Dictionnaire de l'Académie française et, par un effet de hasard, sur l'article de Dany Laferrière paru dans La Presse :
- Le jardin secret des mots / Danny Laferrière (La Presse, 2026-07-03)
- Dictionnaire de l'Académie française
- Hadot, Pierre. Exercices spirituels et philosophie antique. Albin Michel, c1993, 2002
Du coup, je me suis mis à feuilleter ce dictionnaire en ligne et, franchement, j'y ai pris beaucoup de plaisir. J'aime beaucoup les mots polysémiques, des mots dont le sens peut varier en fonction du contexte et, par conséquent, des mots difficiles à définir. Le mot condition fait partie de ceux-là et, selon le Dictionnaire de l'Académie, il a deux sens principaux :
- Ensemble des caractères et qualités qui définissent un état ;
- Ce qui exerce une influence déterminante sur une chose, une action, un évènement.
Ces deux sens se déclinent dans plusieurs autres, mais rejetons d’emblée condition usité dans le sens de clause (contrat), d’obligation ou d’exigence pour nous concentrer sur le sens originel de ce mot qui désigne la « situation où se trouve un être vivant » (Petit Robert) ou, plus précisément, « l’élément d’un tout qu’il aide à constituer d’une manière essentielle » (Trésor de la langue française). Comme vous pouvez le constater, trois dictionnaires, trois définitions légèrement différentes…
Ne jouons pas sur les mots et arrêtons-nous sur le fait que le mot condition renvoie à ce que nous sommes, notre état, notre manière d’être. Et ce que nous sommes collectivement en tant qu’humanité fait référence à notre condition de mortels. En effet, peu importe ce que nous faisons dans la durée comprise entre la naissance et la mort — durée qu’on appelle la vie —, une chose est certaine : nul n’échappe à sa condition, c’est-à-dire à la mort. Certes, la manière d’être d’un homme ou d’une femme comprend bien d’autres phénomènes que la préparation à la mort. La manière d’être, c’est aussi le rapport à soi, à l’autre, au monde, à la vie, quoi. Mais ce rapport à soi sans l’acceptation de sa propre finitude n’a ni la même acuité, ni la même profondeur. Car l’homme ou la femme qui prend conscience de sa condition de mortel fait un pas vers la sagesse, un pas vers un certain détachement envers les détails du quotidien qui, soudain, ne revêtent plus la même importance.
Mais ce pas, qui semble aller de soi pour plusieurs d’entre nous, demeure difficile à franchir pour d’autres personnes, y compris pour des personnes âgées qui, à mon grand étonnement, se comportent comme si elles ne savaient pas qu’elles allaient mourir… Comment se fait-il que l’émergence de la conscience ne se soit jamais produite chez elles ? Ni à l’adolescence, ni à l’âge adulte (lors de la crise de la quarantaine, par exemple), ni jamais… Pourtant, apprendre à mourir devrait s’inscrire à l’agenda de chacun d’entre nous, de manière à ne pas mourir idiot quand le moment viendra — le plus tard possible, bien entendu.
Si la condition fondamentale de l’existence est la même pour tous les êtres humains, il n’en est pas de même pour la Condition humaine, du nom du célèbre roman d’André Malraux. Certes, devant l’approche inéluctable de la mort, chacun vit son destin en essayant de lui donner un sens, mais il n’en demeure pas moins que cette condition varie d’une classe d’individus à une autre, d’un pays à un autre, de sorte que l’engagement de lutter ici-bas pour un monde meilleur devrait correspondre à une nécessité — celle des hommes et des femmes d’aujourd’hui.
La sagesse commande d’apprendre à mourir, certes, mais, comme l’écrivait Épictète, elle consiste aussi à changer ce qui peut l’être tout en renonçant aux choses qui ne dépendent pas de nous. C’est ce qu’on appelle la part des choses… Voilà pourquoi œuvrer à l’amélioration de la condition humaine est un devoir moral alors que chercher à tromper notre condition commune de mortel est une imbécillité.
Daniel Ducharme : 2026-07-24